Mariano Cruceta de passage à Montréal en mai nous parle de son processus créatif, de ses inspirations et sa vision du flamenco.
Né à Madrid, Mariano Cruceta compte plus de dix-sept années d'expérience et son parcours professionel est autant intense qu'ecclectique.
Premier danseur de plusieurs compagnies nationales, entres autres : Blanca del Rey, Rafael de Cordova, Luisillo, Elvira Andrès (alors Directrice du Ballet National d'Espagne). Il a aussi fait partie de la compagnie de TVE (Television Espagnole), invite dans le cadre du 5e Centenaire de la Découverte d'Amérique au Lincoln Center de New-York, avec la production Salute ainsi qu'au 21e Festival OTI .
Il personnifie aussi des rôles importants dans Carmen, Luna de Sangre, Roméo et Juliette, El Sombrero de Tres Picos ( Spanish Dance Theater), sur les scènes du Lincoln Center, Kennedy Center, Chicago Auditorium, Detroit Orchestra may, Embassy Theatre de Los Angeles.
Il est chorégraphe, interprète et directeur artistique de Cruceta Flamenco, à travers laquelle le créateur transmet avec constance sa versatilité et sa vision innovatrice de comprendre le flamenco. Por amor al arte (2000), Hechiceros (2001), Yényere (2002), En Rojo Vivo (2003), Otelo (2006), et sa dernière création, Invernadero
(2008 )
Avec tout ce parcours chorégraphique impressionnant, j'aimerais te demander premièrement, d'où tires tu ton inspiration pour débuter ton processus créatif qui te mènera à l'accomplissement d'une œuvre?
De différentes places....Parfois les situations que je vis dans ma vie de tous les jours...il n'y a pas de règles absolues; Parfois cela peut-être un livre , quelques spectacles que je vais voir qui me donnent l'envie de travailler certains motifs, certaines propositions. Comme dans ma dernière œuvre, Invernadero, la distance qui me séparait de l'être cher, dans ce cas-ci Caroline fut une source d'inspiration qui me permis d'explorer plusieurs thèmes... Souvent quand je travaille sur le processus créatif, je passe beaucoup d'heures en studio seul avec un plancher et 4 murs! Ce processus est parfois très ardu car tu es plongé dans la solitude ,le doute, les craintes...c'est pour cela que je m'entoure de plusieurs personnes dont je respecte l'opinion; Une sœur, un ami écrivain, un ami psychologue, des amis danseurs, peintres....L'important est que cela soit des personnes dont l'opinion m'importe. La balance est importante pour moi entre la solitude dans le studio et partager mon travail avec ma communauté, pour obtenir un bon équilibre et pour que cela se réfléte dans la qualité de mon travail.
Mariano, un des aspects que tu amènes en tant que professeur qui m'avait marqué et le fait que tu différencies le ‘baile' d'un montage d'une chorégraphie....pour toi, cela est important qu'un danseur sache différencier un baile, d'une création .
Ce qui se passe est que lorsque nous travaillons avec le folklore, comme c'est le cas en flamenco, il y déjà une structure inhérente. Ce que le danseur fait, même s'il compose lui-même la danse, c'est un travail d'interprétation car il prend la structure qui est déjà composée et la travaille avec ses émotions propres, son style, ect... Le travail de chorégraphie, qui est très clair dans le travail de danse contemporaine est de créer une œuvre, qui peut se comparer à un livre, car il y a une histoire derrière, un message à passer que les gens vont lire. Les deux sont aux même niveau, un nécessite plus un travail d'émotions et de technique, tandis que l'autre , un travail plus intérieur, parfois plus torturant car il demande plus d'intiative et d'implication personnelle.
Donc cela est important pour différencier ce que l'on appelle le flamenco contemporain?
Il y a une claire différence entre le travail d'Israel Galvan et Juana Amaya. Je prends ces exemples car ils sont parfaitement clairs; Le travail d'Israel est un travail contemporain car il explore les thèmes de composition. Quand l'on voit Juana Amaya danser, elle danse des bailes, avec tout son talent ...L'un n'est pas meilleur que l'autre. Ce qui arrive, selon moi , et que j'aimerais souligner pour que les gens y réfléchissent, est qu'il est important d'avoir le baile flamenco bien intégré avant d'aller tout de suite l'appliquer au contemporain. Parfois je vois des travaux plus contemporains et je trouve qu'il manque quelque chose, le travail est appauvri car à mon avis, il manque ce qui fait qu'un travail est Flamenco. Il manque la base, et tout de suite les gens vont mélanger pour faire ce qu'on appelle un flamenco contemporain. Si un danseur ne peut danser « por buleria » et me faire sortir un ‘olé!' qu'il n'essaie pas ensuite de faire un flamenco contemporain. Tous ceux qui ont réussi, et si on nomme ici LaYerbabuena, Galvan, beaucoup de danseurs que je connais, c'est parce qu'ils ont le flamenco traditionnel bien ancré.
Mais que fait-il qu'un travail et flamenco ou ne l'est pas? ( terrain glissant)
Un travail est flamenco quand la personne est flamenca. Le flamenco est une façon de vivre. Par exemple, quand je crée, même si j'utilise d'autres languages tels que le hip-hop, ou la danse contemporaine, ma base est le flamenco.C'est une question de rhytme aussi...il est toujours en moi...parfois je ne vais pas utiliser mes pieds...et ce n'est pas parce qu'un danseur ne remate pas du tout avec ses pieds qu'il a mis le flamenco de côté. Il va mettre un accent avec son épaule, sa tête...Parfois les gens qui veulent voir le flamenco traditionnel se retrouvent perdus dans mon travail, mais d'après moi, il est toujours flamenco car c'est qui je suis, c'est ce qui me porte à composer des danses et des chorégraphies.
Ce qui fait que quelque chose est flamenco, est-ce cette chose que l'on appelle ‘duende'?
Ce qui fait que quelque chose est flamenco est souvent lié au fait que l'artiste qui pratique cet art a grandi dedans. Parfois les gens parlent du ‘duende' comme quelque chose d'ésotérique, ou de magique qui vient par hasard... Je crois que cette chose que l'on appelle ‘duende' vient de l'imitation. D'un enfant qui a grandi à l'entour du flamenco, des musiciens, des parents qui dansent...l'enfant très tôt imite les parents et il possède cette aura autour de lui ou cette chose qui fait qu'il est plus flamenco qu'un autre... Mais bon pour la danse, je crois que les gens n'ayant pas grandi dans le flamenco peuvent arriver à dégager beaucoup avec leur danse. Mais il faut savoir que si c'est le cas, tu as un désavantage. C'est comme pour la beauté. La beauté a toujours un avantage sur la laideur. Quelqu'un qui a grandi dans le flamenco est plus avantagé que quelqu'un qui apprend ce language plus tard dans sa vie. C'est un language. Si tu ne parles pas français, ne commence pas à vouloir écrire de la poésie en français. Apprends le langage d'abord. C'est aussi une question de language comme pour les blagues. Pour comprendre une blague dans un language, il faut être imprégné de la culture... Si tu me contes une blague en québécois, et tout le monde rit autour, même si tu me la traduis en espagnol il me manque la subtilité de la culture. Mais bon, je crois quand même que nimporte quelle personne qui veut vraiment peut y arriver. C'est différent pour les guitaristes car selon moi , un guitariste russe, québécois ou japonais peut pratiquer toute la journée et arriver à un niveau vraiment élevé...Ce qui est le plus difficile d'après moi est le chant. Comme pour les blagues, pour pouvoir chanter il faut être vraiment imprégné dans la culture flamenca et Espagnole. Les chanteurs en dehors de l'Espagne peuvent avoir un très haut niveau, mais pour avoir le plus qui me fassent dire ‘olé! ‘..je crois presque que c'est impossible!
Ce que j'ai observé aussi, durant mes voyages à l'étranger, est qu'il n'y a pas de consensus pour valoriser certaines personnes qui font un travail qui rend hommage au flamenco. Je sens que parfois certains se servent du flamenco pour leur propres desseins sans respecter cet art et lui donner la place qui lui revient. Dans la danse contemporaine, par exemple, il y a plus de surveillance et de communication en tant que communauté globale. Plus d'études sont faites et les gens sont plus au courant de ce qui est bon ou ne l'est pas nécessairement... La problématique vient du fait que c'est facile vendre du flamenco... et que les gens en général, en dehors de l'Espagne ne connaissent pas autant le flamenco, Donc, un producteur qui veut vendre du flamenco va parfois avoir recours aux gens de la place, qui parfois ne font pas un travail qui aide à rehausser l'image du flamenco comme art contemporain...et du coup, les artistes en Espagne travaillent moins. Pendant des moments de crise ...j'ai vu des gens très talentueux devoir laisser la danse, et devenir chauffeur de taxi, car le travail était trop dur à trouver! Parfois les gens vont en Espagne pendant une Biennale, un festival, et ils ont l'impression que partout il y a du flamenco!Ce n'est pas toujours le cas!Je crois que mon message est qu'il faut faire attention à bien respecter l'essence du flamenco avant de se mettre à le mélanger directement, sinon l'art se perd...Et les artistes qui font un réel travail avec le flamenco n'ont pas la chance de le partager! Je suis très puriste à cet égard. Les gens o nt peut-être l'image de moi comme quelqu'un qui aime métisser les genres et styles mais je suis très puriste quand on parle de garder l'âme du flamenco, en Espagne ou à l'étranger.
Pour retourner à ton entraînement, que t'ont enseigné les maîtres qui t'ont le plus marqué?
Par dessus tout, ce que j'ai retenu de tous mes enseignants, est la discipline. Le maître qui a été le plus fort dans ma vie a été Rafael de Cordova. Je le suivais partout, je regardais comment il marchait, mangeait...je voulais tout prendre de lui. Si quelqu'un compare nos deux façons de danser, il y a beaucoup de similitudes.... Je me rappelle quand Rafael avait composé une danse sur Bach...avant le flamenco n'était pas autant distinct de la danse espagnole, et selon moi, c'est une bonne chose qu'il le soit.... Car le flamenco est quelque chose de plus universel... Tu peux voir des festivals de flamenco dans beaucoup de pays...Mais des festivals de danse espagnole, non. C'est quelque chose qui reste folklorique. C'est pour ça que c'est bien que le flamenco reste distinct de la danse Espagnole. Cela prend beaucoup de volonté pour aller s'enfermer plusieurs heures dans un studio pour créer. Je crois que la discipline enseignée par mes maîtres m'a aidé à acquérir cette volonté.
Une caractéristique de ton style est ta force à travailler les rythmes... pour toi, un bon danseur doit être un bon percussioniste?
Je le dis et le redis encore : dans le flamenco, ce qui est le plus difficile est qu'il y a 2 travaux à effectuer; la percussion et la danse. Le danseur se transforme en musicien. Il ne peut prendre à la légère le fait qu'il fasse partie intégrante de la musique qui est créée. Il doit donc travailler son rythme comme un musicien, et il doit travailler son corps comme un danseur, et pour cela il peut utiliser tous les moyens qu'il trouvera; yoga, ballet, la danse contemporaine.... Mais ce qui est important est de les séparer parfois pour travailler plus clairement. Il y a des danseurs qui sont, réellements des percussionistes... leur seule caractéristique est de bien frapper des pieds! C'est important de pouvoir bouger son corps aussi, et de ne pas demeurer seulement un instrument de percussion! Ou, si c'est le cas, de l'assumer complétement!
Que pouvons-nous te souhaiter pour ton retour à Madrid et tes futures créations?
Cela fait à présent 29 ans que je me dédie à la danse. J'aimerais, cette année, apprendre à vivre en tant qu'être humain! Être plus zen, et prendre le temps de vivre! Parfois un recul est nécessaire pour mieux revenir en force! Je sens que 4 créations de suite a été une expérience très enrichissante mais très éprouvante aussi et je crois que j'ai enfin besoin de respirer un peu, et autre chose que l'air des studios de danse!
Merci Mariano pour ton temps, et tes enseignements! Puisses tu revenir avec plus de force....
Merci .
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